Xau F. - La Theosophie


La Théosophie

Fernand Xau
(Gil Blas, Paris, 7 mai 1884, num. 1632)

Théosophie,
Philosophie,
Sont dans ma vie
Mon seul bonheur!...

C'est ce que répètent à l'unisson un grand nombre de nos mondaines les plus accomplies.

— La théosophie, what is it? pourrait-on demander, — car la promotrice de cette religion ou plutôt de cette doctrine nouvelle est une Anglaise qui, d'ailleurs, a conquis depuis longtemps ses lettres de grande naturalisation chez nous, ainsi que le prouve son nom même : lady Caithness, — duchesse de Pomar.

Pourquoi ne l’avouerais-je pas maintenant ? — il y a toujours quelque mérite à tenir son franc parler — j’avais ouï parler de la théosophie, et j’en souriais, — me promettant d’en rire.

A nous, boulevardiers, qui estimons très sérieusement qu’un début au Cirque d’Été et qu’un raout selected peuvent prendre les proportions d’un événement, — à nous Parisiens, pour qui l’horizon est limité au Nord à Tortoni, au Sud au château de Madrid, à l’Est chez Voisin et à l’Ouest chez Wepler ; à nous autres, éternels bambins déjà grisonnants, — c’est le propre du caractère de se gausser de tout ce qu’on ne connaît pas, de s’esclaffer de tout ce qu’on ignore, enfin de plaisanter agréablement et de prendre à la blague aimable et facile tout ce qui se produit de nouveau sous le soleil.

La phrase est bien longue, et la métaphore est bien ampoulée pour confesser que j’ai ri du théosophisme — et que je n’en ris plus guère. Certes, je ne suis pas un converti, et il y a en moi un levain de scepticisme qui fermente si fort que je suis bien certain que ni lady Caithness, ni Mme Blavatsky, ne dépouilleront point en moi le vieil homme. Mais, mais... je suis à moitié désarmé et l’on comprendra pourquoi.

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Mme la duchesse de Pomar, à la suite d’une visite que j’avais eu l’honneur de lui faire, avait bien voulu convoquer dimanche soir, dans son somptueux hôtel de la rue de l’Université, ce que mon excellent ami le baron de Vaux appellerait les théosophistes de la grande marque. Mme Blavatsky, notamment, était présente à la réunion. On sait que Mme Blavatsky est russe, qu’elle habita longtemps les Indes et que c’est une femme très distinguée. Son teint est quelque peu bronzé par le soleil des tropiques ; on sent en elle la femme de race en dépit d’un air assez bon garçon ; quant à la mise elle est toute particulière : la robe de moire noire a une forme ample qui tient à la fois du sarrau des enfants et du surplis de prêtres.

La duchesse de Pomar se charge elle-même de nous apprendre ce qu’est, au point de vue théosophique Mme Blavatsky:

— C’est, dit-elle, sous les auspices des maîtres des Indes appelés les Mahatmas, que la Société Théosophique fut fondée, il y a plus de huit ans, en Amérique, par Mme Blavatsky, auteur de l’Isis Dévoilée, et par le colonel Olcott, un officier américain, qui servit sa patrie avec distinction dans l’armée du Nord, pendant la guerre de Sécession.

Le colonel Olcott est actuellement à Londres — en même temps qu'un jeune brahman, élevé à l'école théosophique — j'allais écrire théologique — de Madras et qui est si bien au courant de notre civilisation occidentale qu'on pourrait le questionner, sans l'embarrasser, sur Schopenhauer, Stuart-Mill et Comte.

Lady Caithness, duchesse de Pomar, mérite mieux que quelques lignes. C'est une vraie grande dame — en même temps qu'une nature supra mondaine. J'en dirai autant de Mme Emilie de Morsier, secrétaire de la Société.

Quant aux autres personnes qui assistaient à la réunion — très aristocratique — elle se composaient non seulement des gens du monde, mais encore d'avocats, de professeurs et de médecins. Tous convaincus, du reste!

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Cela dit, et une fois pour toutes, qu’est-ce que la théosophie? Voici à ce sujet la réponse textuelle de lady Caithness:

«Théosophie» veut dire la "Sagesse divine" ainsi que Platon et d’autres théosophistes l’ont définie.

Un matérialiste peut parfaitement être théosophiste car lui aussi tâche de trouver la solution des lois de la nature encore cachées à nos yeux.

La Théosophie est le point le plus élevé où l’on se puisse placer pour embrasser toutes les vues et tous les enseignements qui doivent servir à la découverte de la vérité.

La Théosophie accepte toutes les branches du savoir et s’efforce de concilier les doctrines contradictoires des différentes Ecoles ; ne niant rien et tâchant de tout approfondir.

C’est dire que la théosophie n’est pas une religion, et que c’est encore moins un dogme; c’est une philosophie aimable et douce, éminemment éclectique, légèrement sceptique même, et qui pourtant tombe parfois, avec une contradiction flagrante, et qui demande à être expliquée, dans le domaine de la sentimentalité, du mysticisme et du rêve — pour ne pas dire plus.

Gette contradiction se trouve, à mon sens, établie dans les statuts de la Société de Paris et qui sont copiés dans le programme de Madras. Les voici:

1° Former une fraternité universelle de l’humanité, sans distinction de croyance, de couleur ou de race;

2° Favoriser l’étude de la littérature, des religions et des sciences de l’Orient et en faire ressortir l’importance;

3° Se livrer à des recherches sur les lois encore inconnues de la nature et sur les pouvoirs psychique latents dans l’homme.

C’est là une agréable rêverie, si agréable qu’il n’existe pas un philosophe qui ne l’ait faite!

Le tout est qu’il faudrait être pratique!

Mme Blavatsky, dans cet aristocratique hôtel et avec son insouciance de grande dame russe, laissait échapper de ses lèvres la fumée bleue des cigarettes de la Ferme et me faisait du théosophisme une théorie séduisante.

— Toutes les religions se ressemblent, me disait-elle. Toutes sont copiées l’une sur l’autre ou à peu près. L’essence, en tout cas, en est la même. C’est le dogme qui a tué l’Evangile. C’est le prêtre qui a tué la Religion. C’est ce qui vous explique que nous acceptions les catéchisés de toutes les sectes. Vous me direz que nous ne repoussons ni les matérialistes ni les athées: c’est vrai! Et la raison bien simple et bien logique en est dans ce fait que nous croyons que tout, jusqu’au surnaturel, s’explique scientifiquement et que ceux qui s’appuient sur la science pure et abstraite sont avec nous. Nos maîtres raisonneraient avec eux le surnaturel, comme un théorème de géographie.

Rien de plus sensé, n’est-il pas vrai?

Pourquoi faut-il, hélas! que le côté extatique et l’esprit mystique des adhérents reprenne le dessus? Je leur ai tenu mon franc parler; j’ai donc le droit de causer librement. Acceptant toutes les religions et étant en schisme avec chacune d’elles, pourquoi ne sont-ils pas tout à fait indépendants? Notez que si je discute, c’est que la théosophie a fait de grands progrès dans la haute aristocratie parisienne, qui mérite d’être encouragée, laquelle doit être applaudie quand, à côté des mille sollicitations des fêtes, elle se livre à des études ou même s’abandonne à des utopies. Or, la théosophie peut exercer une influence salutaire ou néfaste.

Le caractère de la femme, ici, prédomine. Notre société ne fera plus d’apôtres ; — elle fera peut-être des prêtresses.

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— La plupart des théosophistes sont bouddhistes — et en tout cas ils sont loin d’être d’accord, ce qui n’équivaut pas à dire qu’il n’y ait une tolérance très grande. Cette tolérancetes même aussi grande chez eux que le manque de logique. Philosophes, ils se défendent d’être pontifes ; doctrinaires, ils se défendent d’être sectaires. Puis, avec leur incontestable logique de vues, avec leur science très grande, ils cherchent à ramener tout, — non pas seulement au divin, mais au surnaturel. Ils sont éclectiques au point d’être spirites comme ils sont illogiques au point de combattre le spiritisme après en avoir accepté les manifestations. L’esprit pur et simple, qu’ils qualifient de septième sens, est très certainement fort développé en eux ; — quant à l’esprit de suite, c’est autre chose.

Ainsi, de même qu’ils empruntent aux diverses religions les choses qui leur sont propres — en faisant tout converger vers la science, — les théosophistes ne dédaignent pas les bateleurs et les marchands d’orviétan. Le chi lo sa? des Italiens se pose toujours pour eux. Il y a des choses qu’on ne comprend pas — et devant lesquelles on s’incline. E pur si muove! a dit Galilée — qu’on a enfermé. Galilée ne comprenait rien au mouvement de rotation de la terre, mais il l’a constaté. Les théosophistes se refusent de même à nier ; ils admettent tout, affirment qu’ils comprennent tout, et se taisent sur tout, quitte à passer pour ridicules.

Tout cela serait encore très acceptable — et les simples indifférents comme la plupart d’entre nous seraient disposés à croire qu’en mélangeant le scepticisme, la religiosité et l’extravagance, on pourrait faire une bouillabaisse fort appétissante; — mais, à côté de ce mets, on nous crée des hors-d’œuvre par trop pimentés ! Je ne conteste pas l’influence des milieux, de l’éducation et du mode d’existence; je crois que la vie contemplative, surexcitée par l’étude, peut développer outre mesure certaines intelligences. Mais de là à nous parler d’occultisme, des mahatmas, d’adeptat et autres anas, il y a un abîme!

Que nous dit à ce sujet la duchesse de Pomar?

Les Mahatmas, adeptes des sciences occultes, sont centralisés en Asie. Les initiés sont recrutés dans toutes les parties du globe. Des hommes appartenant aux différentes nationalités Européennes en font partie; mais quand un initié aux sciences occultes a atteint un certain degré de développement psychique, non seulement ses progrès l’ont doué de nouvelles facultés, mais encore le rendent sensible à des influences dont la plupart de nous n’ont aucune idée. Il se voit forcé de s’éloigner des centres où prédominent les passions physiques et les instincts matériels. Dans les villes populeuses, des sens aussi raffinés que les siens seraient absolument superflus, comme par exemple, la vue n’est d’aucun usage dans un brouillard épais.

De là, à nous parler de certains êtres mystérieux, véritables alchimistes contemporains, Cagliostros modernes doués de la double vue, — il n’y a qu’un pas! Sur qui repose le théosophisme? Sur eux, sur ces frères du Thibet ou de l’Himalaya, — répondent les théosophistes. Et quand le doute quelque peu railleur est venu en moi:

— «Il faut le voir pour y croire!», m’a-t-on répondu.

— Mais qu’est-ce que ces frères du Thibet? ai-je objecté.

— Des philosophes, des esprits supérieurs, qui s’isolent volontairement et qui, doués de ce septième sens qui résume les six autres, vivent depuis si longtemps dans l’étude qu’ils ont pu, tout en se tenant au courant de l’évolution contemporaine, pénétrer des secrets encore ignorés, qu’ils se transmettent de génération en génération...

— Et qu’ils se gardent bien de révéler?

— Certes, il serait trop imprudent de les mettre à la portée du vulgaire. C’est autrement dangereux que votre dynamite. Ils possèdent des secrets capables de révolutionner le monde entier ! Ignorez-vous donc que le « CHELA » ou disciple de l’Occultisme en Asie est dans l’obligation de ne divulguer en rien les mystères de la science occulte, et c’est chose inconcevable qu’un Chela faisant au monde profane des révélations pour quelque motif que ce soit sans y avoir été au préalable absolument autorisé! Cette raison explique pourquoi la grande école ésotérique a toujours gardé à travers les âges et garde encore par rapport au vulgaire son secret merveilleux.

— Mais ce mystère même, dis-je à Mme Blavatsky, est la condamnation de votre système, dont j’approuve l’esprit philosophique et dont je réprouve l’esprit mystique! Vous acceptez les phénomènes en les ramenant à la science; vous n’avez donc pas le droit de vous dérober scientifiquement.

Que vous acceptiez les légendes hindoues, les théories orientales, peu importe! Mais à qui ferez-vous accepter en France, en Europe, ce que vous appelez l’adeptat, c’est-à-dire cette sorte de supra-mondanéité, de science divinatoire, d’état supérieur, d’extase perpétuelle. Enfin, vos frères du Thibet, — pardonnez à mon positivisme, — on vous demandera quels ils sont, où ils logent, comment vous communiquez avec eux!

— Nous ne pouvons le dire. Il y a des secrets qu’il ne faut pas mettre entre les mains de tous. Tenez, moi, m’a déclaré Mme Blavatsky, je reçois des communications des adeptes, des frères du Thibet en deux secondes. Vous ne le comprendrez pas, et je ne puis ou ne veux vous l’expliquer! Mais cela est.

— C’est, ajouta un docteur, ce que le docteur Charcot appelle la perception directe. — Ah! si le docteur Charcot pouvait parler! reprit un interne. Mais avant d’expliquer scientifiquement des phénomènes surnaturels, il est forcé de les faire accepter.

Une chose m’inquiétait, je l’avoue.

— Ces adeptes dont vous parlez, demandai-je à Mme Blavatsky, où sont-ils? Dans le Thibet?...

— Les adeptes sont un peu partout, dans le monde entier. Ils sont environ une centaine

— Mais se connaissent-ils entre eux?

— Certes.

— Se sont-ils vus?

— Pas toujours.

— Alors...

— Alors, ils communiquent entre au moyen d’effluves. Je vous répète que cela est reconnu scientifiquement.

— Mais pour eux il n’y a pas de consécration, d’ordination?

— Non.

— Vous connaissez quelques-uns de ces frères?

— Deux ou trois.

— De qui leur caractère — si abstrait qu’il soit, relève-t-il?

— Mais de leurs aptitudes et du développement qu’elles prennent.

On aurait pu causer pendant longtemps comme cela. Et, de fait, la conversation roula lentement sur le « corps austral » qui équivaut au perisprit des spiritistes, sur le Devachan ou ciel boudhiste, sur la vie subjective et objective, sur la théorie des causes et des effets, sur le nirvana, c’est-à-dire sur l’empire complet de l’esprit sur la matière, etc.

Nous étions loin du point de départ et la discussion devenait confuse. J’appris pourtant qu’à Madras, — siège social de la philosophie nouvelle, — une école, plus pratique, plus raisonnée, formait des disciples, et que l’un d’eux était parmi nous. Ses hautes connaissances, ses rares aptitudes, sa science étendue prouvaient évidemment que tout n’était pas un leurre dans les affirmations théosophistes. Pourquoi fallait-il, hélas! qu’il y eût les frères du Thibet, je ne sais quelle caverne de l’Himalaya et l’Ananda de la philosophie hindoue? Charcot et la science moderne n’ont cure de toutes ces fadaises!...

Une tasse de thé et un sourire de lady Caithness nous ramenèrent à la réalité des choses, c’est-à-dire au commerce aimable de la haute vie intellectuelle et mondaine.

Quand je quittai les salons de l’hôtel de Pomar, décorés d’armoiries et éclairés par les mille lueurs des bougies et quand le frou-frou des robes de soie se perdit dans le silence, je pensais que Paris était la ville de toutes les surprises.

Qui nous eût dit qu’en ce faubourg Saint-Germain, encore imbu de préjugés surannés, une religion nouvelle surgirait, appuyée d’une part sur les croyances du vieux monde hindou et d’autre part sur les découvertes de la science moderne? Il y a là, en tout cas, une tentative intéressante — et qui prouve que ce n’est pas la montagne qui va au Faubourg — mais que c’est le Faubourg qui va à la montagne...

Fernand Xau


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Gil Blas, Paris, 7 mai 1884, num. 1632